La jeune chercheuse Caroline Sordia
vient de soutenir brillamment son mémoire de recherche en relations internationales, à l’Ecole Doctorale de Sciences Po, sur le retour dans le parcours migratoire des Portugais en France. Le jury
a été composé par les professeurs chercheurs Catherine Wihtol de Wenden, sa directrice de recherche, et Albano Cordeiro, membre de l’Association Mémoire Vive/ Memória
Viva.
Nous vous proposons de connaître ce beau travail, présenté
ci-dessous par Caroline Sordia elle même. La teneur de ce travail sera bientôt
diffusée. Plus de nouvelles à la rentrée.
Saudades do
regresso...
Près de quarante ans après l'exode massif des Portugais vers la France, il est utile de se
pencher à nouveau sur cette expérience marquée par la persistance d'un mythe du retour. Réel ou virtuel, organisé ou rêvé, périodique ou définitif, et peut-être tout cela à la fois, le retour
constitue une dimension structurante du parcours migratoire des Portugais de France.
Le retour comme horizon oriente en effet les modalités de départ, de la vie en migration et les
bifurcations de trajectoires. Les enjeux politiques, économiques, sociaux, professionnels et culturels qui les traversent donnent à cet horizon une signification différenciée selon les
générations, le genre et pour chaque individu. Ce constat évacue le « paradoxe du bon immigré » en rappelant combien la conception traditionnelle de l'intégration est extérieure aux
références des migrants eux-mêmes. Il interroge aussi sur la gestion sociale et politique d'une diversité culturelle que la France peine à reconnaître.
S'il est omniprésent dans les discours, le retour effectif demeure très minoritaire « à l'état
pur ». Il se décline en une multitude de pratiques de va-et-vient, de séjours périodiques qui permettent tout à la fois d'entretenir et de reporter sine die le projet. Les
catégories étanches de l'ici et là-bas se trouvent dès lors brouillées par une spatialité bipolaire, avec toute sa richesse mais aussi toutes les tensions inhérentes à la construction d'un
entre-deux.
Enfin, par sa singularité et son inscription dans un contexte institutionnel d'ouverture des
frontières au sein de l'espace Schengen, l'expérience portugaise pose une exigence de réversibilité des parcours. La gestion actuelle des migrations, en particulier la crispation de l'Europe
vis-à-vis de ses frontières extérieures, révèle ainsi un profond décalage entre politiques menées et stratégies des migrants. Face à une fermeture des frontières qui érige le déplacement en
problème émerge peu à peu la revendication d'un droit à la mobilité.
Les entretiens avec les premiers concernés permettent de confirmer, mais surtout de nuancer les
hypothèses théoriques. L'enseignement le plus fort reste l'hétérogénéité, la complexité et l'irréductibilité des itinéraires individuels, plaidant pour une approche politique davantage axée sur
l'accompagnement des parcours. À l'instar de l'ensemble des droits humains, le droit à la mobilité – qui conjugue droit de partir et droit de rester – repose sur l'exigence d'autonomie et
d'autodétermination par chacun de sa propre trajectoire. Davantage que l'expérience concrète, et au-delà de la nécessité de « pouvoir revenir », c'est le sentiment de maîtriser son
parcours, d'en choisir (et non subir) les bifurcations qui s'avère central. Le retour ressort ainsi d'une aspiration ontologique à donner du sens au chemin, à la quête partagée d'une place en ce
monde.
Caroline Sordia