Elle habitait dans un petit patelin à côté de Bourges. Nous parlions ensemble et il m’a sauté aux yeux, pour la première fois, qu’elle ne parlait que portugais. Elle avait oublié le français. Elle était redevenue portugaise. En une fraction de seconde, j’ai eu peur de la perdre et de ne pas l’avoir connue vraiment. J’ai eu peur de n’avoir jamais connu son histoire.
J’ai eu envie de lui parler intimement. Je lui ai demandé s’il était possible que je revienne quelques jours chez elle, à l’automne, pour que nous parlions un peu ensemble. Elle ne m’a pas répondu franchement, mais elle n’était pas contre.
Je suis revenue au milieu du mois d’octobre. J’ai passé trois jours chez elle, avec elle et elle m’a raconté son voyage, son arrivée en France et la vie difficile au cul des vaches ici dans le Berry. En partant, émue aux larmes, je lui promis de faire un spectacle sur nos deux vies, il s’appellerait La Petite Fille de l’Immigrée, elle m’a souri perplexe, je suis partie revigorée et heureuse.
Deux mois après, elle mourait la nuit de Noël. J’étais bouleversée. Elle était partie sans prévenir et elle me laissait seule. Comment tenir ma promesse sans elle ?
Les yeux dans les yeux, je lui avais promis de faire un spectacle qui raconterait comment nos deux vies se croisaient, elle n’était plus là et je n’avais encore rien préparé. Tranquille, j’avais imaginé avoir le temps.
J’ai appris au contraire que je n’avais pas de temps. La fragilité et l’imprévisibilité de la vie m’avaient fait signe. La parole des grands-parents, il fallait la recueillir maintenant et rapidement car le silence de la mort était irréversible.
C’est donc avec urgence que j’ai commencé à contacter d’autres grands-mères portugaises venues en France, puis d’autres grands-pères puis ensuite d’autres petits-enfants. Et le projet de La Petite Fille de l’Immigrée était né.
Pour pouvoir être libre de me déplacer, partout, tout le temps, pendant un an, j’ai choisi d’utiliser le matériel que j’avais chez moi : mon portable, une petite caméra, un pied de caméra, un micro et mon appareil photo. Et c’est tout et je suis partie sur les routes.
Cette exposition n'est pas la retranscription d'un travail sociologique mais une rêverie intime en mémoire de ma grand mère portugaise.
2ème partie - SPECTACLE création 23 et 24 février 2010 (Espace malraux - Joué-Lès-Tours)
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